Secteur public:
Les quatre faiblesses du capitalisme
français
Jean
Peyrelevade qui fut directeur de l'UAP et directeur-adjoint du cabinet de
Pierre Mauroy de 1981 à 1983 s'était à l'époque prononcé en faveur des
nationalisations à 51%. En 1994, il déclare ne pas être opposé au principe de
la privatisation et y est même « favorable pour toutes les sociétés du secteur
concurrentiel ».Il estime toutefois que « ce mouvement de privatisations doit
être assorti d'un certain nombre de précautions sous peine d'affaiblir notre
appareil productif ». Ces précautions s'imposent, selon lui, au regard des
quatre faiblesses dont souffre le capitalisme français:
-
la petite taille de nos grandes firmes industrielles et financières
Que
ce soit en termes de fonds propres ou de capitalisation boursière. Aucune entreprise française n'apparaît parmi
les quinze premières européennes, alors qu'il y a sept britanniques et quatre
allemandes ;
-
le manque d'épargne longue:
La
part du PIB représentée par la capitalisation boursière était en 1993 de
91
% à Londres 8 % à Tokyo, 62 % à New York, 26 % à Paris et les réserves
financières accumulées et placées des compagnies d'assurances et des caisses de
retraite représentent 17 à 18 % du PIB en France, contre 40 à 60 % en Allemagne
et 100 % en Grande-Bretagne. On peut également souligner la dimension modeste
et la forte internationalisation de la Bourse de Paris. Les investisseurs
étrangers possèdent en effet un tiers de la capitalisation boursière contre 18
% à Francfort, 12 % à Londres, 6 % aux Etats-Unis et 5 % au Japon. Certains
attribuent ce manque d'épargne longue au mode de financement de nos régimes de
retraite;
-
l'absence d'actionnaires:
On
parle souvent du caractère encombrant des investisseurs institutionnels qui
font et défont les majorités dans les conseils d'administration. Ils sont en
fait tout petits par rapport à l'étranger. Par exemple, le portefeuille
d'actions de l'UAP représente environ 60 milliards de francs. C'est le plus
gros de France avec celui de la Caisse des Dépôts. Or 60 milliards de francs,
c'est à peu près la capitalisation boursière d'Alcatel-Alsthom. En France, les
investisseurs institutionnels ont environ 17 à 18 % de la capitalisation
boursière. Ils en possèdent 40 à 60 % en Allemagne, en Angleterre, au Japon ou
en Suisse. On estime également que la nature de nos régimes sociaux ainsi que
la fiscalité incitent à la préférence pour l'épargne relativement courte;
-
la liberté des mouvements de propriété d'entreprise:
En
Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, on peut effectivement très facilement acheter
une société en Bourse. Les Français sont fascinés par ce modèle de capitalisme
atlantique. Mais en Europe continentale, le capital national, investi dans les
entreprises du pays, est fixé, immobile. Il est totalement impossible pour une
entreprise étrangère d'acquérir en Bourse ou par force le contrôle d'une
compagnie d'un de ces pays.
Quelles solutions ?
Certains,
tels M.Peyrelevade affirment qu'il est urgent d'accroître l'épargne capitalisée
dans notre pays en ajoutant un volet de retraite par capitalisation à la
retraite par répartition. D'autre part, la privatisation de nos entreprises du
secteur concurrentiel doit s'accompagner de précautions pour protéger nos
centres de décisions et garantir notre robustesse.
Le
gouvernement prévoit une utilisation plus importante qu'en 1986 de la « golden
share » qui donne le droit à l'Etat d'accepter ou de refuser l'apparition d'un
actionnaire quelconque. Après l'expérience des noyaux durs de 1986, qui en fait
étaient très friables, il va y avoir cette fois une véritable œuvre de
constitution de solidarités croisées à l'intérieur du capitalisme français, à
l'exemple du capitalisme allemand. Mais l'économie française restera fragile
tant que notre épargne longue sera aussi peu abondante .
Répondant
à une question sur la possibilité d'associer privatisations et politique
industrielle, Jean Peyrelevade précise qu'il n'est pas favorable à une «
disparition complète de l'Etat de l'économie », celui-ci ayant « des
responsabilités macroéconomiques » et « un rôle en matière de politique
industrielle et de recherche ». Dans certains secteurs, I'État doit «
rassembler, coordonner, créer des lieux de développement de nouvelles
techniques ». Jean Peyrelevade souligne alors la pertinence du Commissariat à
l'énergie atomique, du Centre national d'études des télécommunications (CNET) ,
du Centre national d'études spatiales
(CNES) et de France Télécom première version. « Ce rôle doit continuer et l'un
des enjeux de politique industrielle est de savoir déterminer les domaines où
il faut ouvrir de nouveaux champs (...) Simplement, à partir du moment où nous
vivons dans une économie de marché, il y a un moment où pour utiliser au mieux
sur le plan économique et dans l'intérêt de la collectivité les retombées des
recherches, il faut que l'institution disparaisse ou se transforme pour devenir
un instrument plongé dans le marché, sinon on ne sait pas vendre. L'État peut
être un bon concepteur, mais il est en général un mauvais capitaliste ». Parmi
les transformations réussies: le CNES et Arianespace: « La différence entre les
deux structures est parfaitement claire. Arianespace est une société qui vend
des fusées et elle le fait très bien, Aérospatiale est un contre-exemple:
excellent concepteur, elle est désormais prise de vitesse .
Un problème d'efficacité
Philippe
Herzog (économiste du parti communiste), pour sa part, revient sur trois points
de l'intervention de Jean Peyrelevade. Tout d'abord, le diagnostic sur le
capitalisme français: « Il y a une crise de système, beaucoup de gens le
reconnaissent, mais en tout état de cause, il faut prendre en compte le
problème de l'efficacité de notre capitalisme ». Tout en reconnaissant la
réalité du manque de fonds propres et du manque d'épargne, Philippe Herzog
souligne qu'il y a également un problème au niveau de l'utilisation des
ressources et du conditionnement financier de l'épargne: « Il y a un excès
d'exigence du marché financier international et de la Bourse, un excès
d'exigence de rentabilité rapide, d'où un excès de charges financières pour les
entreprises ». Et de poursuivre: « Dans quelle mesure ne peut-on promouvoir, en
coexistence avec des critères de rentabilité, des critères d'efficacité sociale
qui permettraient d'avoir plus de richesses créées à partir des capitaux
engagés ? ».
Autre
point de débat: la coupure entre privé et public est-elle dépassée ? « Cette
coupure est effectivement un handicap grave », admet Philippe Herzog. « Il y a
une mixité de fait, liée à l'explosion des services. Il faut bien qu'il y ait
une multiplicité des opérateurs, mais doit-on pour autant accepter l'idée d'une
dissolution à long terme du public dans le privé ? Ce n'est pas seulement un
problème technique. Le public a pour mission d'être vecteur d'une autre
approche des investissements, de coopérations et de partages non marchands en
amont, de libertés accrues (...) Cela légitime le public non seulement dans le
secteur des réseaux classiques, mais aussi dans une partie du secteur
concurrentiel telle que l'électronique ou la haute technologie ».
Enfin,
Philippe Herzog précise que les alliances privées envisagées dans les futures
privatisations sont présentées avec un optimisme qu'il ne partage pas. « Je ne
fais pas confiance à l'Etat, quel qu'il soit, sur les noyaux durs et les «
golden shares ». Certes, c'est mieux que rien, mais il sera soumis à des
pressions et à un conditionnement international énorme (...) D'autre part, il
ne suffit pas de dégonfler les SICAV et de les orienter vers la Bourse. Comment
peut-on les orienter vers une efficacité de long terme ? Comment
solidariser—sous un contrôle plus public, mais moins étatique, par exemple
celui des salariés et des populations—banques et entreprises autour des défis
de l'emploi ? ».
4)
NDLR: alors que le CNES est le concepteur.
1. L'État brancardier
Du
« sauvetage » de Rhône-Poulenc au « come-back » de Renault nombreux sont ceux
qui soulignent le rôle salutaire de l'Etat, pour faire le ménage chez certains
« canards boiteux », ou organiser la restructuration de secteurs en perdition.
Reconnu, en partie, pour son rôle « défensif », il a su se comporter comme un
actionnaire capable de comprendre les impératifs stratégiques des grands
groupes. « C'est en partie grâce aux achats réalisés par des entreprises
nationalisées que la France a figuré comme deuxième investisseur dans le monde,
constate Elie Cohen, spécialiste de politique industrielle au CNRS et auteur de
L'État brancardier. La tutelle de l'Etat n'a pas empêché
l'acquisition stratégique d'American National Can par Pechiney ou celle de
Rorer par Rhône-Poulenc, bien au contraire ». Sans oublier Renault, « vitrine
sociale », devenue une société anonyme qui a fait entrer Volvo à hauteur de 20
% tout en fermant Billancourt (*). Aujourd'hui, aucun responsable d'une des
entreprises concernées n'ose plus contester pareille évidence. « Dès 1983,
I'État a cessé d'intervenir dans la gestion courante des grands groupes
nationalisés. Il s'est contenté de jouer un rôle d'actionnaire stratégique »,
admet Jean-Louis Vinciguerra ancien directeur financier de Pechiney, maintenant
associé-gérant chez Rothschild & Cie banque.
Certains
patrons ne partagent pas cette analyse. Pour eux, même si les fonctionnaires du
Trésor ont appris à mieux gérer les participations de l'Etat, cela n'efface pas
le fait que les nationalisations de 1982 étaient une « erreur colossale ». «
Rhône-Poulenc aurait été sauvée même si elle était restée dans le privé,
affirme l'un d'entre eux. En 1974, Citroën a bien été racheté par Peugeot, avec
le concours et le soutien de l'Etat. On n'a pas eu besoin de nationaliser ». Le
débat est loin d'être clos !
(~)
NDLR de PE.—Le 2 décembre 1993, Volvo a renoncé au projet de fusion avec
Renault. Cette décision devrait hypothéquer sérieusement l'avenir de 1'«
alliance » créée entre les deux firmes en 1990, et notamment des échanges de
participations financières qu'elle prévoyait et qui s'étaient concrétisées en
janvier 1991.
Les avantages de la privatisation
L'État
n'a pas été un si mauvais actionnaire (voir encadré 1), il ne constitue pas
pour autant une panacée. L'abandon progressif du « ni privatisation, ni
nationalisation » présidentiel et les privatisations partielles de
Rhône-Poulenc, Total ou du Crédit local de France n'ont pas éliminé tous les
problèmes au point de rendre caduques les privatisations totales. De fait, il
faut beaucoup de ténacité et d'ingéniosité pour convaincre un actionnaire pas
toujours réceptif et contourner un « ni, ni » parfois pesant quand on est
nationalisé. Qu'il s'agisse de faire coter une filiale à New York (Pechiney
International) ou de se constituer des fonds ou quasi-fonds propres par le
biais de produits financiers sophistiqués, comme les titres subordonnés à durée
indéterminée (TSDI)) et autres certificats d'investissement participatifs,
(CIP) les fameuses « tiroufletteries », du nom de Jean-Pierre Tirouflet,
I'inventif directeur financier de Rhône-Poulenc. Incontestablement, I'État est
moins généreux que le marché pour les entreprises en bonne santé. Il n'a pas,
par définition, le goût du risque d'un entrepreneur privé. « Faire les fins de
mois des canards boiteux, pour sauver les emplois ou éviter un conflit social,
c'est déjà trop pour lui. Il ne peut pas ou ne veut pas soutenir en plus le
développement des multinationales publiques », constate un ancien banquier
passé récemment dans un groupe de services. Et en dépit d'un effort constant,
Pechiney et Rhône-Poulenc sont encore loin d'afficher les ratios endettement
sur fonds propres (respectivement 0,8 et 0,9) de leurs plus sérieux concurrents
(0,5 en moyenne). Que dire d'Usinor-Sacilor dont les dettes financières nettes
représentent 1,25 fois les fonds propres ? Les banques françaises ne sont pas
non plus très à l'aise dans leur bilan. Certes, elles respectent
l'incontournable ratio Cooke (8 % de fonds propres sur le total de bilan). Mais
la BNP et surtout le Crédit Iyonnais (respectivement 8,8 % et 8,2 %)—ce dernier
devant digérer une croissance boulimique et quelques créances
douteuses—auraient, elles aussi, besoin d'un petit coup de pouce.
D'où
l'idée, notamment défendue par Jean Peyrelevade, patron de l'UAP, selon
laquelle on pourrait procéder à des augmentations de capital des entreprises
candidates auxquelles l'Etat ne souscrirait pas. Comme disent les spécialistes,
il laisserait « diluer » sa participation. Problème: celui-ci cherche
désespérément du « cash » pour relancer la machine économique et éponger dettes
et autres déficits sociaux. Il ne peut pas laisser échapper une telle manne.
Autre solution: faire coïncider la vente de la participation de l'Etat avec une
augmentation de capital. Lors de sa privatisation, Alcatel-Alsthom avait ainsi
pu lever la bagatelle de 6,3 milliards de francs. « On se demande déjà si le
marché pourra digérer les ventes sèches d'actifs. Ajouter une augmentation de
capital me semble hasardeux » remarque Jean-Louis Cochard, responsable des
études financières chez MIA (Altus Finance).
Pourtant,
les privatisables ont tout intérêt à présenter la meilleure copie possible.
Actuellement, la présence majoritaire de l'Etat dans une entreprise constitue
une sécurité et un plus très important aux yeux des agences de notations
financières (rating en anglais).
Leurs avis sont déterminants pour obtenir du crédit à un meilleur coût. « Nous
serons sensibles à la manière dont les entreprises seront privatisées. Dans
certains cas, une recapitalisation serait bienvenue », prévient Agnès Lautrel,
de Standard & Poors-Adef. L'avertissement vaut a fortiori pour les banques qui, montée des risques immobiliers
oblige, ont déjà eu leur note revue en baisse.
Le
contrôle privé des affaires peut aussi s'avérer salutaire vis-à-vis de la
communauté internationale. Il peut faire tomber certaines barrières,
conceptuelles ou réglementaires, et faciliter les opérations de croissance
externe. « Une entreprise nationalisée est par principe plus suspecte qu'une
autre aux yeux des autorités communautaires de Bruxelles », souligne un ancien
directeur financier de Pechiney. Et dans les secteurs soumis à la compétition
mondiale, la nationalisation sonne comme un véritable anachronisme:
Rhône-Poulenc est le dernier « fossile » public dans le top ten mondial de
l'industrie chimique.