DOCUMENT (Alternatives
économiques, N° 112 - décembre
1993)
LE
BUDGET DE L'ÉTAT, QUELLE PART DE CHOIX ?
Avant même l'esquisse d'un budget, plus de 90 %
des dépenses sont déjà fixées: frais de personnel et de fonctionnement, effets
report de mesures antérieures... sont autant de passages obligés. Même faibles,
les marges de manœuvre existent pourtant, à ne pas confondre avec les effets
d'annonce.
Chaque
année, le discours gouvernemental est le même, paradoxal: d'un côté, on parle
d'austérité budgétaire, de réduction du déficit et d'absence de marges de
manœuvre pour cause de récession; de l'autre, on met en avant une batterie de
mesures nouvelles.
Difficile
de démêler les effets d'annonce des vraies priorités d'un gouvernement, tant en
matière de déficit budgétaire que d'évolution des dépenses.
D'autant
que les crédits alloués à chaque ministère sont rarement comparés à ceux des
années précédentes.
La
présentation par le gouvernement Balladur de la loi de finances 1994 (nom
officiel du budget de l'État) ne déroge pas à cet habile jeu politique.
Les
sommes en jeu sont pourtant considérables puisque les dépenses de l'État
représentent plus d'un cinquième du produit intérieur brut de la France.
Quelle
est la part réelle du contraint et du choisi dans l'élaboration d'un budget ?
Les
marges de manœuvre sont-elles aussi réduites que les différents gouvernements,
quelle que soit leur couleur politique, veulent bien le laisser entendre ? Et
où se situent-elles ?
Disons-le
tout de suite, les marges de manœuvre sont faibles.
Les
contraintes qui pèsent tant du côté des dépenses que des recettes sont de trois
ordres: mécanique, économique et administratif.
Avant
même qu'un gouvernement commence à esquisser le prochain budget, plus de 90 %
des dépenses sont en effet déjà fixées.
Le
poids des dépenses de fonctionnement des différents ministères est
considérable. 94 % du budget de l'Éducation nationale (premier budget civil)
sont par exemple absorbés par les frais de personnel.
Au
total, la rémunération des 2,5 millions de fonctionnaires et
de
plus d'un million de pensionnés absorbent plus d'un tiers du budget total de
l'État.
Côté
dépenses d'intervention ou d'investissement, la logique des « coups partis »
induit également une forte inertie dans la structure des dépenses. Nombreuses
sont en effet les décisions dont les implications financières courent sur
plusieurs années.
Par
exemple, les dépenses d'équipement militaires sont planifiées dans le cadre de
lois de programmation
pluriannuelles.
Il
existe par ailleurs des effets reports
dus au décalage entre le calendrier d'application
d'une mesure et le calendrier
budgétaire. Exemple type: une réforme de l'enseignement est votée pour une
année scolaire donnée, on sait déjà que deux-tiers des dépenses qui en résultent
(de janvier à juin) seront imputées sur le budget de l'année suivante.
Résultat:
à niveau de budget constant, l'effet de reconduction mécanique des dépenses est
tel qu'il réduit la capacité d'un gouvernement à diminuer substantiellement le
budget d'un ministère pour donner davantage à un autre, jugé plus prioritaire.
Les
marges de manœuvre sont encore plus réduites en période de ralentissement de la
croissance. Une partie des dépenses et des recettes sont en effet étroitement
dépendantes de l'activité économique.
Les
dépenses sociales, notamment, augmentent mécaniquement du fait de
l'accroissement du nombre de personnes sans emploi et en difficulté.
Quand
les écarts entre les prévisions macro-économiques et la réalité sont
importants, comme ce fut le cas pour le budget 1993, les pertes de recettes
sont considérables.
Alors
que la loi de finances initiale de 1993 tablait sur une croissance de 2,6 %,
l'évolution de l'activité aura été négative (- 0,1%). Le manque à gagner est
énorme.
Les
recettes fiscales provenant de l'impôt sur les sociétés avaient ainsi été
surestimées de 26 milliards de francs, et celles de la TVA de 30 milliards.
Résultat: le déficit se creuse inexorablement.
Aux
effets de la récession vient donc aujourd'hui s'ajouter le coût du financement
des précédents déficits budgétaires.
Avec
un niveau très élevé de taux d'intérêt la charge de la dette publique n'a cessé
de s'alourdir.
Représentant
51,6 % du PIB en 1992, la dette figure cependant parmi les moins élevées des
pays européens (77 % aux Pays-Bas, 108 % en Italie et
135
% en Belgique). Mais l'augmentation des frais financiers réduit
considérablement les marges de manœuvre du gouvernement, et ce pour plusieurs
années.
En
dépit de la baisse des taux d'intérêt enregistrée au cours des derniers mois,
la charge de la dette va continuer de progresser de 5 % cette année et absorber
quelque 17 des 30 milliards de francs de dépenses supplémentaires prévues au
budget 1994.
La
charge de la dette représente ainsi la plus grande progression des dépenses de
l'État qui, elles, n'augmentent que de 3 % cette année.
En pratique, face aux aléas de la conjoncture, les
gouvernements sont amenés à rectifier le tir en cours d'année.
En période de récession, tous laissent un peu
filer le déficit, à la fois parce qu'il est toujours difficile de couper dans
les dépenses et pour soutenir l'activité.
Mais dans le même temps, pour éviter d'aller trop
loin (et de mettre en danger le taux de change), des réallocations, des reports
et autres gels de crédits sont fréquemment réalisés en cours de route.
Ces choix sont ensuite validés dans des lois de
Finances rectificatives (appelées communément collectifs budgétaires).
En bout de course, il y a souvent loin du projet
de loi de finances à l'exécution du budget.
Il est vrai que dès la première mouture du budget,
les prévisions sont loin d'être sincères.
Ainsi, après avoir montré Pierre Bérégovoy du
doigt pour l'irréalisme des prévisions de croissance retenues pour le Budget
1993, Édouard Balladur table à son tour pour 1994 sur une croissance de + 1,4
%, une hypothèse jugée d'ores et déjà hors de portée par la plupart des
instituts de conjoncture.
Pour
des raisons d'affichage politique, les marges de manœuvre ne sont par ailleurs
pas toujours lisibles dans le projet de loi de finances...
Le
projet de budget du ministère du Travail ne reflète, par exemple, que très
imparfaitement ce qui sera effectivement dépensé (voir ci-après). Et cet écart
n'est pas le fruit d'erreurs de prévisions.
Certaines
dépenses dites mécaniques, comme le coût du fonds de solidarité, sont
systématiquement sous-évaluées depuis plusieurs années.
Derrière
l'extrême rigidité de la procédure budgétaire enfin, les hommes parviennent
tout de même à imprimer des choix.
Schématiquement,
deux logiques fortes s'opposent au cours de l'élaboration d'un budget: celle
des ministres « dépensiers » qui tentent d'obtenir le maximum de crédits, et
celle de la direction du Budget pour qui un franc de plus est nécessairement un
mauvais franc.
Si
la logique du budget est « raboteuse » les projets à forte valeur ajoutée
politique s'imposent sans trop de difficultés.
Les
budgets les plus politiques, comme cette année celui du ministère du Travail,
sont d'ailleurs négociés directement entre le ministre concerné et le ministre
du Budget. Et en cas de désaccord, les arbitrages vont jusqu'au Premier
ministre.
Tout
le monde s'accorde néanmoins sur un point: si les marges de manœuvre existent
bel et bien, la mécanique de la procédure budgétaire ne conduit pas à une
allocation optimale des ressources publiques.
La
régulation budgétaire effectuée en cours d'année se fait fréquemment aux dépens
de certaines dépenses d'intervention et gêne une gestion cohérente des projets.
«
Le plus grave, c'est qu'il n'y a aucune
réflexion sur le long terme, voire même sur le moyen terme. D'une année sur
l'autre, on se concentre sur la ruse qui permettra d'obtenir de nouveaux
crédits », explique un haut fonctionnaire. « Et si une ligne budgétaire n'est pas complètement utilisée une année,
elle risque d'être purement et simplement supprimée ».
C'est
donc la logique de la survie qui prévaut sur une bonne gestion des fonds. Parce
qu'un ministère n'existe que par l'importance relative de son budget, ce
dernier doit nécessairement continuer d'augmenter.
Résultat:
il faut chaque année proposer de nouveaux projets, quitte à voir toute une
batterie de mesures similaires se superposer au fil des années.
Cette pesante mécanique paraît manquer de tête
pensante capable de définir une stratégie d'ensemble cohérente.
Le Premier ministre n'arbitre en réalité que sur
les sujets les plus sensibles. Pour le reste, la direction du Budget joue un
rôle déterminant.
Un symbole: les lettres-plafonds envoyées par le
Premier ministre aux ministres et qui fixent l'enveloppe des crédits sont
tapées et envoyées de Bercy.
Mais le ministère du Budget est-il vraiment le
mieux placé pour définir un projet global, alors que sa mission essentielle
dans ce jeu de rôle se borne à freiner les dépenses ?
Le Parlement, quant à lui, n'exerce en réalité
qu'un rôle de chambre d'enregistrement et ne réalise que des ajustements à la
marge.
« Quand
le projet de loi de finances est examiné par le Parlement, la marge de manœuvre
n'est plus que de 2 à 3 milliards de francs, mais il va de soi que pour tous
les crédits importants, le gouvernement a généralement consulté sa majorité
parlementaire tout au long du processus d'élaboration du projet de budget ».
Reste que sur l'orientation globale du budget, le
Parlement intervient trop tard pour modifier substantiellement l'enveloppe
globale des dépenses ou des recettes.
Sans compter que lors de l'examen du budget au
Parlement, c'est le gouvernement qui est maître de l'ordre du jour. Par
ailleurs, la commission des Finances du Parlement ne dispose pas de ses propres
moyens d'analyse pour discuter des projections macro-économiques retenues par
le gouvernement.
Les
projets de loi de Finances sont donc élaborés sous fortes contraintes, mais qui
tiennent parfois presque autant au dysfonctionnement de l'État qu'aux
contraintes économiques.
Le
principe de l'annualité budgétaire nuit à toute mise en perspective et
l'évaluation des dépenses fait défaut. C'est d'autant plus grave que la série
d'arbitrages rendus chaque année impriment des choix sur la durée.