LIBÉRALISME, CELA SIGNIFIE-T-IL MOINS D'ÉTAT ?

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''Connaissance pour tous ''

Sous ce titre, Recherche sociale, revue de la Fondation pour la recherche sociale (FORS)  juillet-septembre 1987 I'article de Pierre Pascallon,

L'homme réel qui vit dans le temps (dimension temporelle: passé, présent, futur) est marqué inéluctablement par un dialogue conflictuel entre les exigences de sa dimension individuelle et les impératifs de sa dimension sociale consubstantiellement unis.

Face a ces « luttes-concours », à ces « conflits-coopérations » entre les deux données individuelle et sociale de l'être vivant temporellement -il ne saurait y avoir, quel que soit le système, aucune identification possible entre les deux perspectives - se fait jour l'exigence d'ordre. Cette « exigence d'ordre, c'est virtuellement l'État » - ou ce qui en tient lieu - le « seul équilibre pensable étant bien celui qui procède pour partie de l'arbitrage de l'État » .

L'État en effet - telle est sa raison d'être - est bien une « institution armistice» qui, dotée du monopole de la contrainte légitime, doit chercher à réglementer les dialogues conflictuels dans et par les contradictions et les luttes sociales, en fonction du développement et du niveau de développement économique, social et culturel de la société envisagée. Mais si les hommes peuvent accepter les sentences d'un « Pouvoir Public » qui, au nom de « l'intérêt général », de « l'avantage collectif », ou encore du

« bien commun », s'efforce de surmonter leurs conflits, de concilier leurs antagonismes, plus encore de les éliminer, c'est qu'ils ont conscience que l'État participe de leur essence, traduit leur finalité. L'État en effet - là est la nature du phénomène étatique - se veut une . norme d'objectivité . de même substance que l'homme. C'est dire que, comme l'être, l'État possède trois dimensions: individuelle, sociale et temporelle.

Mais si telle est bien la raison d'être et la nature de l'État, on perçoit intuitivement dès ce point qu'une telle institution ne manque pas de poser problème pour les libéraux. Ces derniers postulent en effet, de toujours, que l'homme est avant tout - voire exclusivement - un être Individuel et que l'harmonie sociale est assurée - à partir des intérêts individuels - par le mécanisme des prix et des marchés.

Si bien qu'en théorie, dans un cadre libéral pur, il n'y a pas besoin d'État. On n'a pas le loisir, pour le prouver, de refaire ici l'histoire longue de la doctrine libérale. Mais il est certain que depuis son origine - et en faisant abstraction dans ce premier temps de ses variantes - on peut affirmer que le noyau dur de la doctrine libérale se ramasse bien autour de deux idées forces : :1) le principe individualiste, la méthodologie individualiste . dirait Schumpeter; le principe d'harmonie sociale spontanée des intérêts individuels, grâce d'abord aux lois naturelles . (avec les physiocrates), grâce ensuite aux lois du marché (avec les classiques et les néoclassiques).

On comprend donc que doctrinalement, face à un État dont l'importance, on le sait, s'est considérablement accrue dans nos pays occidentaux après deux guerres mondiales et d'innombrables crises, celle des années 30 en particulier, le libéralisme et les libéraux soient aujourd'hui conduits à réclamer en règle générale moins d'État. On ne peut pour tant se contenter de répondre à l'interrogation de départ: « le libéralisme, cela signifie-t-il moins d'État, de façon aussi simple, voire aussi simpliste ? A vrai dire, si l'on veut un peu préciser les choses, sans doute alors convient-il d'avancer que le libéralisme - arc-boute sur sa vision individualiste de l'être - ne cesse d'avoir au cours du temps deux tentations latentes et récurrentes : certains libéraux s'attachent à limiter autant que faire se peut l'état, alors que, plus avant, d'autres libéraux souhaitent la disparition de l'État. On voudrait montrer, dans un premier temps, la difficile tentative de limitation de l'État réclamée par certains libéraux traditionnels; dans un deuxième temps, l'impossible tentative de disparition de l'État caressée par des libéraux qui se disent volontiers modernes.

1- Le libéralisme traditionnel et la difficile limitation de l'État

Les libéraux traditionnels reconnaissent bien qu'on ne peut pas envisager la société sans la présence d'un État. Mais ils vont consacrer tous leurs efforts à s'attacher à limiter très nettement le poids et les fonctions de cet État.

On va d'abord rappeler plus en détail la quête du libéralisme traditionnel pour un état minimal.

A) LA THEORIE DE "L' ÉTAT MINIMAL"

Il est certain que les llberaux tradltlonnels n'ont cessé, theorlquement, de chercher à définir un . État minimal r..

Ainsi en va-t-il pour ceux qul s'inscriven~ dans le llberallsme . positif ., dans la flliation d'Adam Smith, tout comme pour ceux qui ra~ifien~ le llbéralisme . In~erven~lonniste . dans la tradltlon de Paul Samuelson.

1 Le libéralisme positif envisageant un État producteur en gardien de droits  dans la filliation d'Adam Smith :

A vrai dire, chez Adam Smith et ses successeurs, l'État parait être une entité fonctionnelle ayant un double rôle négatif et positif.

Un rôle negatif ? L'i_~a~, en règle générale, ne doit pas pour ces théoriciens se mêler de l'actlvite économique privée: c'est le principe de passivité, de neutralité, de non-intervention des pouvoirs publlcs vls-à-vls du secteur privé, I'intervention actlve de l'État etant en effet à leurs yeux tout à la fois inopportune, inefficace et dangereuse. Un role positif ? L'État peut contribuer d'apres ces auteurs à aider l'activite economique prlvée de deux façons: en corrigeant certains résultals defectueux de cette activité dans le domaine de la production et de la répartition: en facilitant surtout le deroulement de cette activite privee par la fourniture d'un cadre monetalre stable et de services collectlfs Indispensables à son epanouissement. Il est sur que pour les llberaux tradltionnels — ceux d'hler comme ceux d'auJourd'hui—la premlere des fonctlons de l'i-ta~ c'est de mettre à la dlsposltion de la socleté une monnale salne, de fournir à l'economle privee et au systeme de marché un cadre monetaire . à la fols determlnant et slable . (û) L'lnilatlon est blen en etfet à leurs yeux le tleau numAro un mettant en perll les asslses memes de l'economle llberale de marché: tous les mécanismes de l'économle de marche vont à terme se dérbgler en cas d'lnflatlon prolongee; les prix ne ~oueront plus leur role d'lndlcateur, les antlclpatlons seront desordonnees, I'epargne condamnée.

Par ailleurs, les liberaux traditionnels demandent à l'i tat d'assurer certaines depenses publlques creatrices de servlces collectifs necessaires au developpement des inltlatives individuelles. C'est alnsi qu'Adam Smith réclamait dejb du souverain qu'll rempllsse trois devoirs: . défendre la societe de tout acte de vlolence ou d'lnvaslon, proteger chaque membre contre l'injustlce ou l'oppression, eriger ou entretenlr certalns ouvrages publlcs et certaines Instltutlons que l'lnteret d'un particuller ou de quelques partlcullers ne pourrait jamais les porter à érlger ou à entretenir .


ces auteurs: . Etat gendarme ~ tat fabricant de Secu dte ., . ~tat lustlcier .,..., autant d'appellatlons qul peuvent s'appllquer tout aussi bien aux conceptions des liberaux d'aujourd'hul qui, pour l'essentiel, attendenl toujours de l'Elat qu'll se borne à fournlr—à l'ecart du marche—quelques biens ou servlces collectlfs.

2.—Le llbérallsme . Intervenllonnlste . envlsageant un El~t soucleux de reallocation oplimale des ressources dans la llllatlon de Paul Samuelson (10)

On sait que Paul Samuelson a tenté dans les années 50 de déduire de la théorie du bien-être des fondements rationnels pour l'action de l'État.

Les "Samuelsoniens" partent en effet du modèle paretien d'optimum qui assure que tout équilibre concurrentiel est un optimum de Pareto et tout optimum de Pareto est un équilibre concurrentiel. Mais, dans la réalité, certaines contraintes vont empêcher la réalisation par le seul jeu de l'allocation optimale des ressources. L'État nait alors, véritable Deus ex machina, pour garantir que l'optimum reste encore possible même si la réalité ne comporte pas tous les rouages nécessaires à la mécanique de l'équilibre général .  

Il est vrai que pour ces auteurs l'InterventIon de l'État est parfaitement justifiée et, on l'espère, délimitée par l'existence de certaines contraintes. Quelles sont ces imperfections qui font que - les conditions de l'optimalité en situation de concurrence pure et partaite ne pouvant être remplies - l'État est requis comme un agent nécessaire au maintien de la cohérence logique de l'ensemble ? Les commentateurs ont fait depuis longtemps l'inventaire de ces distorsions sollicitant une médication publique.

On proposera d'en retenir quatre:

a) Les situations de monopole: en situation de monopole, l'objectif de maximisation du profit ne coincide plus avec la condition d'égalité entre le prix de vente et le coût marginal. L'intervention de l'État se trouve ainsl justlflee par la necesslte de faire respecter cette egalite, vla notamment la natlonallsatlon de l'entreprlse monopollste.

à) La presence de rendements marglnaux crolssants: I'hypothese de rendements marginaux crolssants n'est pas compatible avec l'hypothese d'atomlclte, puisque dans une Induslrie fonctlonnant à rendements croissants, la premiere flrme Installee peut théoriquement monopollser tout le marche dans la mesure ou elle est susceptlble de satlstaire une demande crolssante à un prix toujours plus bas. Ainsl le monopole — dont l'existence est Ineluctable aux termes memes de la theorle neo-classlque (thAorle du . monopole naturel .) ne peut pas satlsfalre aux condltlons de l'optlmum paretlen, pulsque la vente au cout marginal Impliqueralt un detlcil d'exploltation. La reallsatlon des condltions de l'optlmum parelien necessile donc Ib encore l'lnlerventlon de l'Etat, la natlonallsation de l'entreprlse monopollste

~10) Ct. par exempln x. Grette: Economie publlque, ~conomica, 1975.

~11) A Vlanes La raison economique d~Etat, These de Lyon, 1979, p.32.

~12) Ct. par exempln G. Terny Economie des senvlces collectlls et de la depense publlque, Dunod 1971- A. Woltelsperoer: Les blens collectlls, PUF, 1975.

permettant de vendre au cout marginal et de combler le deticit par une subventlon d'exploitation financee par l'impdt.

c) L'existence d'elfets extemes: dans le cadre paretien, les lonctions d'utilite des consommateurs et les tonctions de productlon des enlreprisos doivent et~e parfaitement independantes, ce qul revient à supposer l'inexlstence d'elfets externes. La p~eSence d'effets externes (d'lnterdependances) est en elfet à l'orlgine de divergences entre coùts et avantages p~lveS d'une part, coùts et avantages sociaux d'autre part. Cette p~eSence d'eftets externes justifie alors l'intervention de l'~tat afin de proceder à une reallocation optlmale des ressources grace à un systeme de taxatlon—detaxation, subvention ou reglementation, voire à la limite de natlonalisation: la potentialite de creation d'etfets externes est l'un des cas qui juslifient la . publicisallon » d'un bien, c'est-à-dire sa production par une entreprise publlque.

d) La presence d'lndlvlslbllltes: les blens indivisibles sont des biens tels que lorsqu'on les met à la dlspositlon 'd'un individu, on les met du meme coup à la disposition de tous. Le seul prix compatlble avec le cout marginal dans ce cas est un prlx nul, ce qul signifle qu'aucune entreprise prlvee ne fournlra ce bien en quantite optimale. L'indivisibilite d'un bien justliie donc sa . publlcisation, puisque seul l'Etat qui dispose du pouvoir de lever l'impôt peut se permettre une fourniture gratuite.

On ne s'etonnera donc pas que conformement à cette vision doctrinale, face à la situatlon actuelle de nos pays occidentaux ou l'État est desormais partout —veritable Leviathan par qui tout passe, tout se regle—, les liberaux traditionnels soient naturellement incites à reclamer pratiquement une reduction du poids de l'Etat, une diminution des interventlons des pouvoirs publics, afin de ramener ce que Paul Valery considerait dejà comme "l'entant monstrueux de la France et du Droit" à une dimension raisonnable, c'est-à-dire minimale.

Telle est bien, en France par exemple, la philosophie qui a animé un certain nombre d'ecrits recents , philosophie qui s'est retrouvée dans la plate-forme pour gouverner ensemble RPR-UDF publiée enjanvier 1986 .

On indiquait en effet dans ce document la volonté de llbérer l'économie, de rompre avec le dirigisme... par la liberté des prix, la liberte du credit, la liberte de la concurrence, les denationalisations...., de recentrer les missions des Pouvoirs Publics sur I'essentiel de ce qui lui revient: ia souverainete, la solldarite et surtout la Securite , I'Etat devant cesser d'etre, selon la formule trbs ressassee de ces auteurs, un Etat gerant pour redevenir un Etat garant . Et l'on sait que, en accord avec les prlncipes de cette plate-forme pour gouverner ensemble RPR-UDF. Le nouveau Pouvoir qui s'est mls en place apres mars 1993 s'est bien attaché à retrouver une economie de marche vraie, avec un Etat preoccupe avant tout de ses missions essentielles. Une economie de marche . vraie . ? On pense à la suppression de l'ordonnance de 1945 sur le contrôle des prix, à la liberatlon des prix conduite methodiquement.